C’est quoi un lieu ?

Dire que nous nous trouvons toujours quelque-part paraît absurde tellement c’est une évidence ! Je suis dans ma maison, dans mon travail, à l’école, au supermarché, dans le métro ou dans un bus, dans un parc, dans une forêt ou dans un théâtre ou sur un bateau, voire sur un lit d’hôpital ou sur le sommet d’une montagne… ou dans mille autres lieux qui se pressent sur une liste à la Prévert. Dire alors que le lieu est omniprésent nous renvoie fondamentalement à la réalité de notre existence spatio-temporelle.

Quand on pose la question sur notre relation avec ce quelque-part, soudain nos oreilles se dressent, nos langues se délient et nous devenons intarissables. Ce quelque-part peut nous toucher juste l’instant d’un après-midi ensoleillé ou il peut fonder le destin de toute une vie. Pourquoi sommes-nous en particulier, comment y sommes-nous arrivés ? Que raconte-il et quelle est notre part dans son histoire ? Qu’y faisons-nous et avec qui ? Y sommes-nous bien… et sommes-nous bien traités ? Quand on commence à dire notre attachement à ce quelque-part, soudain des enjeux, des situations et des récits surgissent, actant les accords ou les désaccords liant qui nous sommes et là où nous sommes. Les significations qui régissent nos existences, qui fondent nos bonheurs, projets, désirs et peines, sont inéluctablement entremêlées avec ces lieux que nous habitons.

Dire alors qu’un lieu est là où nous sommes est tout aussi évident, mais réducteur, dans le sens où ici et pourraient se substituer – comme si un lieu serait jugé uniquement par sa capacité de satisfaire (ou pas) nos besoins matériels et psychiques basiques. Où serait la passion, la beauté, l’envie de vivre, nos projets ? Quand on se rend compte qu’aucun lieu n’est identique à tout autre, que chaque lieu est unique – singulier – dans ses formes, qualités, usages, ambiances… que chaque lieu a le pouvoir de déterminer notre ressenti, notre être-bien ou être-mal, nous voyons à quel point les lieux qui nous sont donnés à habiter et à fréquenter conditionnent la place que chacun peut occuper en société. Le droit à la ville fait que chacun doit pouvoir disposer de la capacité d’agir sur ses lieux car chacun de nous existe à travers les lieux qui nous habitent.

« Mon Grandparis » est une carte des lieux, qui sont figurés par des taches de couleur transparentes aux bords flous. Il s’agit d’une carte sensible, où la forme et le contenu des lieux sont définis par ses participants, en fonction de leurs subjectivités, perceptions et vécus, leur propre expertise territoriale. Un lieu est défini physiquement dans l’espace comme étant une étendue cohérente qui est appréhendable dans son entièreté – comme un tout qu’on identifie immédiatement, voire instinctivement dans un seul coup d’œil. Un lieu contient de multiples choses et de multiples choses s’y passent : un lieu n’est jamais un point, qui se limite à la désignation d’une seule chose isolée. Dans tout lieu il y a un fort élément de proximité, dans le sens où l’on peut le parcourir à pied sans véritablement se distancier de son point de départ (en ça, nous nous basons sur les définitions du géographe Michel Lussault dans son ouvrage L’Homme spatial). Le texte Notions théoriques du lieu développe toutes ces idées plus amplement.

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Le phare d’orientation du Grand Paris

Si un jour la Tour Eiffel disparaissait, est-ce que Paris serait toujours Paris ? On devrait répondre par l’affirmative, car la réputation et la beauté de Paris étaient solidement établies bien avant sa construction, et si pour ses concepteurs la tour devait constituer un hommage à cette beauté parisienne, ses détracteurs voulaient la raser ! Toutefois, quand on voit les gambades chargées d’émotion des touristes sur l’esplanade du Trocadéro, marquant qu’ils sont arrivés à Paris, que leur voyage a été consommé, on voit à quel point la signification de ce lieu n’est devenue ce qu’elle est que par sa composition avec la Tour Eiffel. Si le rayonnement symbolique de la tour est mondial et qu’elle semble être la propriété jalousement gardée du Paris-ville, sa coprésence sur de multiples horizons grands parisiens lui fait jouer un rôle iconique qualifiant un espace de visibilité incorporant, de près et de loin, une foultitude de lieux.

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Le grand territoire de la métropole est composé d’un espace éclaté en mille fragments, un grand capharnaüm où il est particulièrement difficile de cerner une structure urbaine globale et ordonnée. Bien que la lisibilité du Grand Paris gagnerait à être améliorée, il ne s’agit pas de normaliser l’espace mais de donner à chaque lieu sa place. La Tour Eiffel de « Mon Grandparis », qui part se balader en banlieue parmi les tapis volants, veut justement signifier cela : des milliers de lieux d’un milieu cohérent, réunis dans le respect de leur hétérogénéité et de celle de leurs habitants, tout en empêchant qu’ils soient unifiés dans un territoire à homogénéiser ! (De gauche à droite : Bagnolet, Parc départemental Jean Moulin les Guilands ; Saint-Mandé, avenue de Paris ; Saint-Cloud, square Gounod ; Suresnes, carré militaire, cimetière Voltaire.)

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Milieux du Grand Paris

Voici un lieu loin du prestige de Paris mais central à l’histoire de la ville : le canal Saint-Denis constituait l’artère principale de la Plaine Saint-Denis, autrefois une des zones industrielles les plus grandes d’Europe. Quand les usines chimiques crachaient leur fumée et que le vent soufflait vers Paris, on disait qu’il « pue l’Aubervilliers ». Aujourd’hui les usines sont rasées, et le territoire se résidentialise. La passerelle de la Fraternité lie les deux berges. L’hiver pèse lourdement sur l’eau, mais en fait c’est très beau ! Un lieu pour flâner en toute saison.

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Le quartier de la Haie Griselle, à Boissy-Saint-Léger, a été édifié suite à l’ouverture de la ligne A du RER. C’est un grand ensemble composé d’une série de tours, conformément au dogme urbanistique de l’époque dictant un zonage résidentiel sans aucune autre activité. Toutefois, le cadre est agréable, on peut se reposer dans des jardins soignés parmi un enchaînement de petits lacs, mais peu adapté à l’accueil des énergies des jeunes habitants.

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Le Centre commercial Boissy 2 a été construit entre le quartier de la Haie Griselle et la gare du RER. Il s’agit d’un énorme blockhaus en béton, sans fenêtres, coiffé d’un parking. Bien qu’il soit au rez-de-chaussée, on a l’impression d’être en sous-sol. En s’aventurant dans un corridor de service, on découvre un commerçant qui y grille ses poulets. Voici un lieu qui n’est pas digne de séjour, aussi bref soit-il, ni pour un humain, ni pour un poulet, mort ou vif ! La démolition de Boissy 2 est prévue dans un projet de réaménagement.

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Une petite promenade nous amène de la gare de Chatou à celle de Rueil-Malmaison. La Seine est divisé en deux bras par l’Île des Impressionnistes, et, effectivement, le lieu est beau comme un tableau ! Tout de suite après le pont sur la Seine, la voie traverse l’autoroute A86, le deuxième périphérique qui tourne autour de Paris. Surprise ! Il y a tout un quartier d’immeubles de standing, logements et bureaux, qui a été construit sur une plateforme surplombant l’autoroute.

Et maintenant, à vous de jouer ! Venez, placez et documentez vos lieux (de tous les jours, de vos visites et promenades) sur la carte.

Aux lieux, citadins !