Notions théoriques du lieu

« Mon Grandparis » est une carte des lieux : dans le texte C’est quoi un lieu ? nous avons abordé cette question de manière générale. Ce texte est plus théorique, une visite des dessous de la carte, en quelque sorte, pour expliciter ce qui signifie pour nous la notion du lieu et pour expliquer les modalités de figuration des lieux sur la carte.

La carte est l’émanation d’un travail doctoral, réalisé dans le cadre d’un contrat de recherche, dont le sujet est « Ce qui fait lieu ». Il s’agit de la thèse de Joseph Rabie, menée sous la direction de Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, au sein du laboratoire Lab’Urba (École d’Urbanisme de Paris). L’objet de la thèse est d’aborder, à travers une compréhension de la notion de lieu, les ressorts ou les conditions régissant leur habitabilité, en se basant sur l’expression habitante des grands parisiens, captée par l’intermédiaire de la carte. Notez que les visées et enjeux de la carte dépassent largement le travail doctoral : il s’agit de contribuer à la démarche politique en cours autour du Grand Paris, notamment en cherchant à engager le public dans un dispositif participatif (voir Pourquoi une carte des lieux du Grand Paris ?).

Nous allons parcourir ici une séquence d’éléments de réflexion venant du travail doctoral, afin d’éclairer les modalités de mise en œuvre de la carte et de son fonctionnement.

1. Raisonner le lieu…

Mener une étude sur la notion de lieu nous met tout de suite devant la très grande difficulté (éventuellement l’impossibilité) de définir de façon exhaustive un objet dont la nature protéiforme, hybride et ouverte est le miroir de l’infinitude même de cette humanité (de tout ce vivant) habitant ces mêmes lieux, en les transformant et en leur donnant du sens. Il y a, en vérité, autant de définitions potentielles que d’auteurs et d’artistes travaillant cette notion de lieu, chacun y allant selon ses propres expériences, réflexions, sensibilités et intuitions.

Citons très brièvement deux auteurs qui ont eu une influence déterminante sur le travail doctoral en cours. Pour le philosophe américain Edward Casey (Casey, 2002, p. 6), le lieu dépasse sa totalité, et il cite L’être et le néant, Essai d’ontologie phénoménologique de Sartre, qui parle d’une totalité détotalisé, pour signifier que tout en ressentant le lieu comme un seul tout, le lieu ne peut pas être réduit à la somme de ses parties. Et pour se référer à Gaston Bachelard (Bachelard, 1957, p. 7), bien que le lieu vécu nous est physiquement extérieur, il retentit en nous comme composant inséparable de notre imaginaire dans notre relation poétique au monde.

2. Lieu d’accueil

Si l’on parle des ressorts ou des conditions d’habitabilité d’un lieu, il faut encore cerner quel principe fondamental devrait servir comme soubassement de notre étude, constituant, en quelque sorte, la condition première, sine qua non, de toutes les autres. Cette condition, pour nous, c’est l’accueillance : toutes les autres, qu’elles soient fonctionnelles, esthétiques, symboliques, politiques, et ainsi de suite, en sont sous-jacentes, dans la mesure où chacune doit subvenir au bien-être des habitants – justement en contribuant à garantir l’accueil qui leur doit être réservé au sein de chaque lieu.

À partir de la question de l’ouverture à l’autre, Thierry Paquot écrit dans De l’accueillance, Essai pour une architecture et un urbanisme de l’hospitalité : « C’est précisément l’enjeu de l’accueillance, dit-il, qui pour se déployer librement réclame une forme ad hoc, une ambiance spécifique, un lieu propre » (Paquot, 2000, p. 79). Il distingue entre les termes ménagement, où il s’agit de « cette capacité à mêler l’esthétique, l’économique, le pratique et l’hospitalité » (Paquot, Ibid.) et aménagement, pratique de planning positiviste qui consiste à caser hommes et choses dans un arrangement (voire un rangement) « rationnel » exprimant une vision fonctionnellement utilitaire de la société, largement dénuée de convivialité humaine et d’art.

Ainsi, quand on regarde le développement de l’agglomération parisienne depuis la deuxième guerre, force est de constater que dans les typologies d’habitat préconisées, que ce soit les grands ensembles, les nappes pavillonnaires du périurbain, les zones d’activité commerciales et industrielles à l’écart de tout, les réseaux routiers encombrés et polluants, que l’accueil y fait figure pâle et on devrait dans bien des cas parler de lieux d’aliénation. Dans de tels lieux on peut certes vivre, mais il s’agit plus exactement de subsister, et non pas de demeurer. Quand il s’agit de réconcilier centre et périphérie, la périphérie étant en partie ce que nous venons de décrire, et le centre étant Paris, la plus belle ville du monde, parler du Grand Paris nous met devant l’embarras de la disparité entre les moyens accordés à l’un et refusés à l’autre. On se rend alors compte que pour que le projet du Grand Paris soit crédible, un travail de réparation des lieux est nécessaire dans la périphérie et il est considérable. Il s’agit, ni plus ni moins, d’instaurer une urbanité et une civilité dans tous ces lieux délaissés, afin qu’ils bénéficient des conditions d’accueillance à la hauteur de celles offertes dans Paris intramuros – c’est à dire, aussi agréables à vivre.

Dans ce cadre, la visée de la carte « Mon Grandparis » est d’opérer une double mise en visibilité : la visibilité des lieux, donc la visibilité de ses habitants. Apparaître sur la carte équivaut à revendiquer sa place dans la métropole : « là où je suis compte, j’appartiens à la ville et la ville m’appartient ». Dans les beaux quartiers accueillants c’est l’évidence même ; dans les quartiers de relégation ce devrait être le cas, au sein de tous ces lieux malmenés dont la beauté devrait être un droit.

Enfin, il convient de marquer la distinction auprès d’un autre terme couramment utilisé comme qualificateur de l’urbain, celui de l’attractivité. Rendre la ville attractive est associé à des démarches de développement territorial stratégique et de renouvèlement urbain, dans un cadre de forte compétitivité entre villes, là où il s’agit d’attirer des personnels qualifiés pour des activités à haute valeur ajoutée (notamment dans les services). Rendre attractif implique travailler pour augmenter la capacité de séduction de certains lieux clés. Nous préférons, dans l’esprit d’accueillance, qui selon nous doit conditionner l’habitabilité des lieux, parler de l’amabilité revendiquée de tous les territoires.

3. Une dualité entre le spatial et le social

L’hypothèse que nous développons au sein de notre thèse postule qu’un lieu quelconque se constitue sur la base d’une taxinomie hétérogène et hybride, formant un amalgame couvrant toutes les dimensions de l’être et de l’agir humain. Cette taxinomie peut toutefois être divisée en deux grands champs selon une dichotomie générale partagée entre le spatial et le social. À cet égard, l’anthropologue et ethnologue Marc Augé, parlant du métro parisien, fait état d’une identité géographique et d’une identité sociale (Augé, 2008, p. 12), deux versants inséparables d’un tout, en tant que fait social total, notion développée par le sociologue Marcel Mauss (Augé, 1986). Ces deux identités, selon nous, sont le reflet de deux espèces de sensibilité inséparables et complémentaires, donnant substance à une aperception globale de notre monde immédiat.

Le premier versant de cette dualité, le spatial – ou morphologique – fait état de l’appréhension d’un lieu concret par un individu situé. Ce lieu est ressenti et vécu dans le for intérieur de sa spatialité même, se manifestant à travers l’agencement particulier de l’ensemble des objets naturels et artificiels le composant. Dit autrement, nous nous trouvons pris par l’expérience sensationnelle de la matérialité d’un lieu, de sa plasticité physique, de sa réalité géographique, biologique et architectonique, venant en nous par sa perception affective et esthétique ainsi que par le contentement (ou la détresse) sensuel occasionné. La psyché est un lieu à partir de laquelle irradient tous les lieux de chaque monde individuellement perçu.

Le deuxième versant de cette dualité, le social – ce que nous nommons enjeux-situation-récits – fait état de la constitution d’un lieu en tant que creuset de toute vie collective. Il combine l’ensemble des symboles, valeurs, contenus sociaux (culturels, artistiques, philosophiques, politiques, historiques, religieux, commerciaux, militaires et ainsi de suite), usages et modes de vie, aménités disponibles ou absentes, toute la vaste panoplie de l’expérience humaine. Bien entendu, la réalité collective d’un lieu n’existe véritablement qu’à travers la somme des existences individuelles qui l’habitent. Tout en étant unique, la personnalité de chaque individu est très largement fondée dans les histoires de ses multiples groupes d’appartenance et les lieux qui les accueillent.

Le défi de la carte est alors de figurer ce foisonnement inépuisable… nous expliquons plus loin comment nous cherchons à représenter un lieu par une surface sur la carte, dessinant un contenant servant à accueillir quelques uns des multiples éléments hétérogènes qui font partie de l’expression de la singularité de chaque lieu particulier.

4. Chaque lieu est singulier

Nous venons d’esquisser un schéma de caractérisation générale qui, à partir des multiples termes énoncés, invite à l’élaboration d’une classification définissant une typologie générique des lieux. C’est effectivement ce que nous faisons sur la carte « Mon Grandparis », afin de caractériser les différents types de lieux qui peuvent y figurer (voir 11. Quelle catégorisation des lieux ?).

Cependant, nous nous trouvons face à une ambiguïté. Tout en étudiant la notion même de lieu dans sa généralité (le cas de notre hypothèse sur la dualité entre le spatial et le social), nous nous rendons compte d’un postulat contraire, stipulant l’in-généralité d’un lieu particulier. Par là, nous voulons dire que tout lieu est foncièrement spécifique, par le fait fondateur même de son emplacement précis dont il est le seul occupant, localisé quelque part sur la surface de la terre (elle même planète en toute probabilité à nulle autre pareille dans l’univers). Historiquement, une tâche première incombant à la géographie était de déterminer, justement, cette position absolue occupée par chaque lieu sur la sphère terrestre ; c’était le développement de la cartographie qui a permis de représenter la relation fusionnelle entre un lieu et son site topographique singulier. En même temps, les cartographes de l’âge des découvertes voulaient rendre compte de « l’inépuisable singularité du monde » (Jacob, 1992, p. 228) : suivant son analyse des globes fabriqués par le père Coronelli pour Louis XIV, Christian Jacob parle du «  foisonnement [de la nature qui] excède les limites de la science des régularités (…) régi par le vertige des différences qualitatives » (Op. cit., p. 224).

C’est ainsi que nous développons l’idée que tout lieu quelconque est unique dans sa singularité, disposant d’un conglomérat de caractéristiques géomorphologiques, biologiques et culturelles à nulles autres pareilles, relevant d’une place particulière située sur le globe terrestre. Ainsi, de manière paradoxale, tout en étudiant les propriétés génériques catégorisant la notion de lieu, nous sommes amenés à démontrer que l’irréductibilité patente du caractère singulier d’un lieu particulier constitue en elle-même une propriété catégorielle, unique en son genre – propriété qui est générale à tous les lieux. Dire ainsi, en comparant Paris à New York, Venise ou Jérusalem va de soi : mais est-ce que Paris est si dissimilaire de Prague ? Ce sont deux villes d’héritage européen, sur les deux berges d’un fleuve, avec un centre ville au niveau des berges et des hauteurs en promontoire aux alentours, et par ailleurs toutes les deux procurent une forte charge romantique à leurs visiteurs. Mais à partir de là, toute comparaison engrange une litanie de différences : le pont des Arts est tout sauf le pont Charles ; le château de Prague (qui a inspiré Kafka) est tout sauf le Louvre (avec ou sans Belphégor).

In fine, nous nous trouvons face à deux espèces de connaissance, bien plus complémentaires qu’antagonistes si on sait donner à chacune sa part d’autarcie réciproque. D’une part, un savoir généralisant et analytique qui vise à appréhender le lieu selon la démarche scientifique des sciences humaines et sociales. D’autre part, un savoir spécifique et local cantonné à la singularité propre d’un lieu quelconque, qui opère par la description narrative et l’immersion sensible et esthétique, ce qui s’apparente à une posture artistique.

5. Un lieu est-il une personne ?…

Quand nous faisons le postulat que tout lieu quelconque est un lieu singulier, nous postulons ce lieu singulier comme étant un sujet. Et quand nous disons sujet, nous nous ouvrons à la possibilité d’une relation, avec, en face, une personnalité – une relation personnelle au lieu, dont le mécanisme se fonde sur un ressenti complice et une valeur d’appartenance identitaire, tout autant individuelle que collective, qui opère entre habitants et lieu(x) vécu(s). Jean-Christophe Bailly, qui a narré ses voyages le long de toute une série de rivières (la Loire, la Loue, la Vézère, l’Oise,…) dit que « les rivières sont des êtres, des singularités, quasi des personnes » (Bailly, 2011, p. 299). Le géographe Michel Lussault, analysant le site portuaire de Liverpool, invoque pour sa part le lieu comme étant un « quasi-personnage » (Lussault, 2007, p. 223). Ainsi, tout lieu est doté d’une personnalité propre, avec ses vérités et ses mythes, ses histoires et ses humeurs, matérialisant spatialement les significations constituantes de son existence. C’est le cas même des lieux les plus dépouillés (ce qui en soi est un trait de caractère personnel).

Voilà qui nous incite à penser le lieu en personne spatiale (ou personne spatialisé, ou personne spatialisante), la munissant par la-même d’un statut d’entité instituée. Si Michel Lussault parle d’homme spatial, c’est ici le lieu lui-même qui est investi avec le statut de personne. Nous fondons cette réflexion sur la notion juridique de personne morale, qui désigne, tout en signifiant leur existence sociale, les diverses organisations – entreprises, associations, institutions, collectivités… – qui sont instituées pour porter telle ou telle action collective. On a chacun des appartenances sociales multiples – on est salarié, bénévole, étudiant, militant, citoyen, consommateur, producteur… – et nous établissons une relation affective et identitaire, qui passe par un acte d’appropriation réciproque, avec chacun des organismes sociaux au sein desquels nous agissons.

Ces organismes ne sont évidemment pas de véritables personnes : en tant que personnages métaphoriques, en les désignant comme personnes morales, elles acquièrent une existence juridique et agissante, entités à prendre en compte dans la vie de la cité. De manière analogique, le lieu, par l’entremise de la métaphore de personne spatiale, dépasse sa matérialité première comme réceptacle social et spatial aux multiples dimensions, pour incarner une entité quasi-vivante en interaction complexe avec ceux qui l’habitent. Entre chacun de nous et les lieux que nous habitons se tresse alors un destin commun, prenant le statut, et la stature, d’une histoire personnelle.

6. Des enchevêtrements des lieux

Chaque individu, chaque groupe, pratiquent une myriade de lieux différents, qui pris ensemble font superposer de multiples espaces de présence et d’action, de signification et d’appartenance. Ces lieux peuvent être articulés ensemble ou éloignés l’un de l’autre ; ils peuvent s’emboîter, les plus petits contenus dans les plus grands ; certains lieux peuvent être revêtus d’une importance capitale sans même que l’on n’y ait jamais mis les pieds ; certains lieux « virtuels », occupant le territoire immatériel d’internet, sont même des pures abstractions venant dérégler les relations de spatialité réelle du monde physique.

Ainsi, le tissu des lieux qui constitue le milieu de vie d’un individu ou d’un groupe rassemble une collection désordonnée et hétérogène d’espaces, un « chaos », ou une cacophonie spatiale en quelque-sorte. Une métaphore antithétique pour le caractériser serait l’échiquier, territoire en damier dont chaque case serait un lieu – c’est la trame orthogonale, emblème d’une rationalité moderne régisseuse du monde, dont l’image ordonnancée s’est imposée aux urbanistes et cartographes. Toutefois la ville, la vraie, (et l’urbain en général), jouissent d’une sorte de « sur-rationalité », dont la complexité et les déraisons qui les caractérisent seraient contingentes aux mille et une histoires et destins, ballotés dans le tissage tumultueux des choix et des chances qui sont le propre de la vie sur terre. La métaphore la plus fidèle pour ce tissu des lieux serait le flot de pensées submergeant chacun de nous : des pensées qui se suivent et qui s’entrechoquent, des pensées qui surgissent du néant, des pensées enchâssées dans d’autres, des pensées qui s’oublient et qui se rappellent, des pensées taboues et enfouies… Et c’est par la pensée que chacun va façonner sa propre carte mentale, synthétisant et hiérarchisant un schéma plus ou moins cohérent afin de représenter ses lieux de vie.

La question de l’échelle se pose par l’emboîtement des lieux de taille différente. Certains lieux peuvent être minuscules, tel le cercle d’ombre resserré sous un arbre isolé quelque part sur une vaste plaine. La signification de ce lieu est exacerbée par la solitude de cet unique arbre face au vide alentour (si c’était un arbre parmi d’autres dans une forêt, la signification du lieu serait radicalement autre) ; mais en corollaire, peut-on désigner la vaste plaine vide comme étant elle aussi un lieu ? À proximité immédiate, l’espace centripète déployé autour de ce centre structurant s’organise, en quelque sorte, comme « le lieu de la plaine autour du lieu de l’arbre ». Mais en s’éloignant, là où l’arbre devient une tache minuscule sur l’horizon, cette vaste étendue qu’est la plaine, sans aucune distinction particulière, aura bien plus de mal pour affirmer une connotation de lieu. (Ce constat est relatif : dans de tels territoires, les autochtones trouvent tous les indices nécessaires pour les caractériser finement. Claude Lévi-Strauss donne un exemple dans Tristes tropiques, expliquant comment, perdu dans le Sertão brésilien, il est secouru par ses guides Nambikwara (Lévi-Strauss, 1955, pp. 351-2).)

À partir de là, nous pouvons énoncer deux caractéristiques spatiales du lieu. La première c’est la présence d’une armature d’éléments structurants qui donne une forme au lieu, qu’on dira composé : tout en étant dehors, on est dedans. La démonstration est faite par certaines places d’une grande urbanité – on pense à la place des Vosges à Paris, la place du Capitole à Toulouse ou la piazza Navona à Rome. La deuxième, c’est l’élément de proximité inhérent à la pratique de tout lieu : le lieu est circonscrit, on peut le parcourir à pied sans véritablement se distancier de son point de départ, on peut le percevoir en un seul coup d’œil. Pour être lieu (ou un lieu réussi), il doit être instinctivement appréhensible de manière perceptuelle et conceptuelle comme un « tout » composé, matériel et esthétique.

Ces questions sont développées par le géographe Michel Lussault dans son ouvrage L’Homme spatial, où à part le lieu, il distingue deux autres « espèces d’espaces », l’aire et le réseau (Lussault, 2007, pp. 89-143). Nous allons détailler leur place sur la carte plus loin (voir 9. L’empirie des lieux).

7. Une carte sensible des lieux ?

Dans la plupart des cas, les cartes modernes sont conçues avant tout comme objets techniques visant une multitude d’objectifs, tantôt matériels – la figuration des éléments physiques constituants d’un territoire – et tantôt abstraits – la visualisation des données statistiques spatialisées. Le fond de carte de « Mon Grandparis » est dessiné suivant la tradition des cartes topographiques (IGN) et routières (Michelin). Notons que toutes les deux ont leurs origines dans les cartes militaires françaises, à savoir la carte de l’état-major dressée par l’armée au 19ème siècle.

Ce qui caractérise ces cartes c’est qu’il s’agit d’un relevé de la matérialité du terrain, rapportant sur la carte « tout » qui s’y trouve physiquement, que se soit en termes géographiques (collines, fleuves, côtes,…), biologiques (champs, forêts,…) et construits (bâti, routes,…). Rare sont les cas où des informations d’ordre subjectif figurent sur la carte : un exemple en est les cartes Michelin qui cartographient les paysages pittoresques.

Le lieu, tel que nous le concevons et l’appliquons dans le cadre de la carte « Mon Grandparis », n’est pas un objet strictement matériel, à l’opposé des objets que nous venons d’énumérer ci-dessus. Bien que le lieu soit composé à partir de ces objets, et qu’il existe et qu’il est visible grâce à eux, il s’agit néanmoins d’un objet abstrait porté par les significations dont ils sont investis par les habitants et les visiteurs. Et à l’opposé de la manière dont ces objets matériels sont dressés par relevé géométrique sur le terrain, l’apparition des lieux sur la carte dépend de la sensibilité des participants, qui sont appelés à y rapporter leurs perceptions et représentations de leurs lieux de vie, un acte de « relevé par l’œil et l’esprit » tout autant intuitif, esthétique et poétique qu’informationnel.

8. Comment cartographier un lieu ?

Sur la carte « Mon Grandparis », un lieu est figuré par une surface et non pas par un point. Cette surface est placée par un participant et affinée par le modérateur, selon des considérations graphiques et spatiales. Il est difficile de définir les limites exactes d’un lieu, espace perçu subjectivement, au sein de la continuité de l’espace : il n’a pas toujours de frontière fixe, et en allant vers l’extérieur on est « de moins en moins dedans » jusqu’au moment où on s’aperçoit dehors. Nous avons imaginé un lieu comme étant un léger voile en surplomb du territoire, et c’est ainsi qu’on le figure sur la carte en forme de marque translucide aux bords flous.

Cette représentation surfacique tranche avec ce qui se fait habituellement sur les cartes interactives en ligne. Sur la plupart des cartes, les objets sont représentés par un point les localisant – ce qui s’appelle, en langage Google, un POI, « Point of Interest ». Graphiquement, c’est l’épingle stylisée en forme de ballon qui est devenu un symbole standard sur les cartes interactives de toutes sortes, et non seulement celles basées sur les cartes Google et même au-delà dans le langage sémiotique courant (par exemple dans des publicités). En tant que bouton actif sur l’écran, l’épingle peut donner accès à des informations supplémentaires concernant l’objet localisé à ce point.

La limitation d’un tel système est qu’en pointant ainsi – en représentant des éléments du territoire par un champ de points atomisés plus ou moins autonomes – on déspatialise, et la cartographie se limite ainsi à un catalogue d’éléments réifiés, la carte constituant un index géoréférencé de ressources. Du coup, on se réduit à une qualification territoriale beaucoup trop limitée et incomplète, parce qu’en pointant une chose particulière, un sujet précis, on se prive par là-même d’une représentation plus holiste. À l’opposé, par l’entremise du lieu représenté par une surface, nous posons sur la carte un conteneur apte à accueillir tout sujet quelconque placé dans son contexte urbain. De cette manière on invite à l’incorporation d’un ensemble de sujets connexes ou indépendants, pertinents pour l’appréhension, dans sa globalité, de ce lieu particulier et de rendre ainsi compte de son foisonnement – dont le degré est une mesure de la richesse ou de la pauvreté de ce lieu. Ce qui permet finalement de construire une représentation de ce petit bout de territoire, afin de pouvoir rendre compte, dans sa complexité et sa multidimensionnalité, des enjeux, récits et situations qui y siègent, portés par ses différents acteurs.

9. L’empirie des lieux

« Mon Grandparis » invite ses participants à placer des lieux sur la carte. Ils doivent proposer un titre, un texte descriptif, une ou plusieurs photos, et pour terminer ils sont obligés de dessiner le pourtour du lieu, en saisissant une séquence de points délimitant sa surface. De cette manière, l’essence spatiale d’un lieu, telle que nous l’avons conceptualisée au cours de notre travail de recherche, est confirmée. Nous avons toujours prévu la possibilité que les participants puissent saisir des objets qui ne sont pas des lieux : nous les avons définis comme étant des éléments qui, tout en occupant l’espace et tout en étant des objets spatialisés, ne sont pas en soi spatialisants – donc des objets qui ne peuvent pas être des lieux en tant que tels. L’exemple « typique » serait un bâtiment.

Notre expérience effective, depuis la mise en ligne de la carte, démontre la réalité empirique bien floue de la notion de lieu : sous ce vocable, les participants placent indistinctement sur la carte des objets de toutes sortes. Nous nous sommes trouvés devant une interrogation sur la nécessité d’adopter une position rigoureusement scientifique où il faudrait clairement énoncer et imposer auprès des participants la distinction entre ce qui « est » lieu et ce qui ne l’« est pas », la condition étant que pour être lieu il faudrait forcement occuper une étendue spatiale ; et une position plus permissive, qui accepte une « imprécision » épistémologique en admettant l’hybridité des choses et la finitude imparfaite des définitions, correspondant effectivement aux propositions des participants. Justement, il serait dommageable de vouloir « formater » les participants à nos définitions strictes, d’une part ; et d’autre part, en étudiant les différents genres d’objets que les participants assimilent à la notion de lieu, nous arriverons à appréhender une signification plus large du terme, certes indécis, mais prenant en compte la polysémie imprécise du terme.

Enfin, cette confusion entre lieux et autres objets qui-ne-sont-pas-lieux s’est résolue de manière quasi spontanée par les modalités même de graphie sémiologique qui sont mises en œuvre sur la carte : à l’intérieur de, ou autour des lieux particuliers sur la carte, on perçoit clairement les différents objets qui y sont affiliés, permettant ainsi une vision synthétique de l’ensemble constitué par le lieu et les objets qui y sont en relation. Ces objets qualifient le lieu qui les contient, parfois fortement, dans certains cas en étant la source même de la signification et de l’identité du lieu.

Nous distinguons sept genres d’objet sur la carte, chacun avec sa sémiologie propre, que l’on peut consulter dans la légende de la carte :

a) Lieu « canonique », tel que décrit dans Comment cartographier un lieu ?

b) Bâti, tout immeuble ou autre construction (qui a un « dedans » et un « dehors », ce qui n’est pas le cas d’un pont, par exemple !). Il faut noter que des lieux peuvent exister à l’intérieur d’un bâtiment (le hall d’une gare).

c) Point de vue, un belvédère, une hauteur ou tout autre endroit offrant une vue.

d) Objet physique, tout élément de petite taille, qui peut être artefact fabriqué (banc, lampadaire, statue, œuvre d’art, graffiti…) ou naturel (arbre, petit bosquet, massif de fleurs…).

e) Lieu institution, tout lieu qui se définit par une activité sociale et non pas par une spatialité (lieu de travail, d’association, d’assemblée…). Ici, justement, le sens institutionnel revêtu par le lieu déborde sa spatialité : voir Le lieu comme contenant idéel.

f) Aire, la première des « espèces d’espaces » défini par Michel Lussault (en référence à Georges Perec). Une aire est plus grande qu’un lieu (forêt, quartier), elle n’a plus la cohérence procurée par la proximité et la composition. Une aire contiendrait typiquement plusieurs lieux. Toutefois, la transition entre lieu et aire est ambigüe : un petit parc serait un lieu, un grand parc serait une aire.

g) Réseau, la deuxième des « espèces d’espaces » défini par Michel Lussault. Il s’agit de tout tracé (route, voie, sentier…) qui peut être émaillé par une série de lieux. Il peut s’agir d’un élément urbain constitué (l’Axe Magistral partant du Louvre) ou un tracé ad-hoc (une promenade urbaine).

10. Le lieu comme contenant idéel

Voici maintenant qu’il faut intégrer à notre réflexion une utilisation du terme lieu à la signification renversée, où le lieu désigné est totalement généralisé et de surcroît déspatialisé – donc le contraire de ce que nous énoncions jusqu’ici, étant un lieu dépourvu justement de toute singularité située. Nous utilisons de manière courante des expressions où le terme lieu est accompagné par un qualificateur générique : on parle de lieu de travail, de lieu d’habitation, de lieu de loisirs, de lieu de culte, de lieu de naissance, de lieu historique,… voire de lieu d’accueil. Dans tous ces cas il s’agit du lieu pris dans un sens purement idéel – donc d’un lieu ni concret ni précis ni situé – et métonymique – pour signifier justement la représentation sociale de ce qui s’y fait, de ce qui s’y est institué. Le lieu est alors nu, réduit à un simple contenant symbolique.

Ainsi, si quelqu’un parle de son lieu de travail, le référent est son entreprise comme réalité sociale, en faisant référence au travail qui s’y fait, aux relations humaines et de classe qui s’y jouent, aux conditions de travail, aux modalités de production de biens et de valeur,… ; si l’entreprise déménage dans d’autres locaux, il s’agit toujours du même lieu de travail. Nous observons, en ce qui concerne le lieu de travail ou d’activité au sens large – entreprise, institution, administration, collectivité, association, etc. –, qu’il s’agit de fait de personne morale, instituée juridiquement. Ce qui démontre un lien avec la notion de lieu comme personne spatialisante, telle que nous l’avons explicité plus haut.

Toutefois, tout lieu de travail prend toujours ses quartiers quelque part, dans une usine, un bureau, un commerce, un atelier, un chantier. Pour être lieu de… il faut également être lieu où…, là où les gens se rassemblent pour pouvoir agir ensemble. C’est ainsi qu’un lieu ne se réduit jamais à un simple support utilitaire aménagé pour recevoir les activités pratiquées en son sein. Le lieu les incarne, les met en scène et leur donne du sens, en situant leurs enjeux au sein d’un monde plus large – le lieu leur permet d’exister. Revenant sur la question du lieu d’accueil abordé au début de ce texte, nous voyons la distinction nette entre cette première expression, où il faut satisfaire l’injonction éthique et la mise en œuvre pratique de l’accueil, et lieu d’accueillance, où il faut, dans un lieu particulier, établir et maintenir les conditions d’habitabilité.

Sur la carte nous figurons ces lieux institutions où il y a cette correspondance forte entre lieu de… et lieu où… Sont signifiés les locaux d’une entreprise, une association, une école etc., où le participant qui l’inscrit dans la carte veut faire savoir et faire valoir ce lieu dans sa dimension d’institution agissante.

11 : Quelle catégorisation des lieux ?

Tout au long du travail de conception de « Mon Grandparis », en étudiant comment figurer l’objet lieu sur la carte, s’est posée aussi la question de la catégorisation des lieux. Établir une telle catégorisation n’est pas contradictoire avec ce que nous avons énoncé précédemment sur la singularité essentielle de chaque lieu : tout en étant unique (comme tout individu), chaque lieu partage des traits communs avec d’autres lieux (des caractéristiques de type quelconque partagées par un groupe d’individus). Catégoriser les lieux servira à mettre en visibilité la manière dont différents lieux sont habités par leurs habitants et/ou leurs utilisateurs ; la distribution d’un conglomérat de lieux de différents types sur la surface de la carte permettra une lecture typologique du territoire, mettant en lumière des multiples configurations territoriales qualifiées par des stratifications, des groupements, des mélanges, des complémentarités, des contrastes, etc.

Graphiquement, l’artifice de représenter chaque catégorie par une couleur et de figurer chaque lieu par une tache translucide, permet de dessiner une cartographie inédite procurant une appréhension globale du territoire par l’intermédiaire des lieux qui le composent. Ainsi, à petite échelle, la juxtaposition d’une multitude des lieux va composer une mosaïque d’écailles multicolores, créant un champ de tonalités distinguant symboliquement et esthétiquement le caractère particulier de chaque territoire de la métropole, tout en montrant leurs interactions.

Reste la question sur selon quel registre établir cette catégorisation des lieux. Une première possibilité serait de faire coïncider la catégorisation avec la série de ressorts énumérés dans le cadre de la thèse (dont voici une liste provisoire : confort matériel, fécondité, appartenance, identité, sain et propre, vert et bleu, esthétique, spectacle). Il s’agit toutefois de catégories d’analyse critique transversales assez éloignées d’un cadre descriptif rendant compte du réel du territoire tel que vécu par ses habitants. Un autre registre serait de faire état des ambiances et des affects suscités par des lieux (lieux d’attraction, lieux de relégation, lieux d’agglutination, lieux de dispersion, lieux d’arrêt, lieux de mouvement…). Là encore nous sommes dans un cadre d’analyse plus critique que descriptif, et qui, de plus, est bien subjectif, voire évasif.

Finalement, nous avons choisi une catégorisation hybride tournant autour des caractères et contenus morphologiques, affectifs, symboliques et utilitaires des lieux, constituants des attaches réelles des habitants avec leurs espaces de vie. Cette catégorisation s’est faite empiriquement par accrétion, au fur et à mesure de l’ajout des lieux sur la carte par ses participants, et bien que forcement incomplète, semble (pour l’instant, au moins) être assez stabilisée (voir la légende de la carte pour plus d’informations sur chaque terme) ; nous l’envisageons comme une palette de tonalités urbaines, dont chaque couleur est choisie pour représenter métaphoriquement son objet. La nomenclature est : lieu d’activité, lieu résidentiel, lieu patrimonial, lieu culturel, espace vert, lieu lié à l’eau, infrastructure, lieu de mobilité, lieu industriel, lieu d’enseignement, lieu institutionnel, lieu sportif ou de loisirs. Aucun ou très peu de lieux ne peut être « casé » dans une seule de ses catégories : sur la carte on alloue celle qui semble être prépondérante, rendant compte au mieux de la réalité hybride, parfois ambigüe des lieux dans leurs pratiques et leurs ambiances. À vrai dire, ce « flou », – cette incapacité à cataloguer l’occupation d’un monde infiniment débordant – nous rassure, comme défense « naturelle » contre toute velléité de zonage fonctionnaliste d’un modernisme qui a beaucoup fait pour appauvrir les lieux du monde.

Joseph Rabie.

Bibliographie (ouvrages citées)

AUGÉ, Marc (1986, 2013), Un ethnologue dans le métro, Collection Pluriel, sous la responsabilité de Joël Roman, Libraire Arthème Fayard, Paris, p. 121

AUGÉ, Marc (2008), Le Métro revisité, La librairie du XXIe siècle, collection dirigée par Maurice Olender, Éditions du Seuil, Paris, p. 101

BACHELARD, Gaston (1957, 10ème édition, 2009), La poétique de l’espace, Quadrige, Presses Universitaires de France, Paris, p. 214

CASEY, Edward S. (2002), Representing Place : Landscape Painting & Maps, University of Minnesota Press, Minneapolis / London, p. 367

JACOB, Christian (1992), L’empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Bibliothèque Albin Michel Histoire, Éditions Albin Michel, Paris, p. 537

LÉVI-STRAUSS, Claude (1955), Tristes Tropiques, collection « Terre Humaine/Pocket », Librairie Plon, Paris, p. 504

LUSSAULT, Michel (2007), L’Homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Collection « La couleur des idées » sous la responsabilité d’Yves Winkin, Éditions du Seuil, Paris, p. 366

PAQUOT, Thierry (2000), De l’accueillance, Essai pour une architecture et un urbanisme de l’hospitalité in PAQUOT, Thierry, YOUNES, Chris, Éthique, architecture, urbain, La Découverte « Armillaire », Paris, pp. 68-83